La peur du vivant

Une initiative de l'association SAPIENCE se déroulant en 4 grandes étapes thématiques:
- Les défis de l'environnement
- Les défis de la santé
- Les défis de la bioéthique
- Les défis d'une recherche citoyenne

Messagede SKYE le 15 Novembre 2005 11:17

La peur du vivant
(Le vivant = nature, plantes , animaux, phénomènes naturels aussi bien que les êtres humains)

Vouloir maîtriser le vivant pour le contrôler, c’est visiblement l’expression d’une peur. Peur de quoi, de qui et pourquoi ?... La réponse est en nous. Avec un minimum de réflexion, nous pouvons trouver l’origine de cette peur. Nous savons aussi que notre société, fondée sur l’économie et la technologie, divisée dans son système par ses conceptions binaires et égocentriques, préfère être sécurisée qu’affronter la diversité et l’imprévisibilité du vivant.
Si les animaux et les plantes cohabitent dans leur milieu naturel, les hommes se doivent de trouver un équilibre entre un besoin de liberté séparatiste ou anarchique, les interdits imposés par la vie en société et les lois humaines qui ne tiennent pas toujours compte de l’évolution du monde.
La peur de la diversité culturelle, exacerbée par le sentiment sécuritaire et identitaire d’appartenance s’étend à l’ensemble des nations, c’est-à-dire à une majorité de citoyens. Mais “le vivant se rebelle, refuse le pas cadencé”. Jean-Pierre Raffin (militant écologiste) nous dit à ce sujet: “ ... le vivant n’est finalement accepté que virtuel : en images à la télévision ou au cinéma, ou dans un parc de vision, derrière les clôtures. Il ne saurait avoir de place réelle qu’encagé, c’est-à-dire comme non-vivant. Une partie de notre société n’est-elle pas en train de perdre le sens du vivant, par peur : peur de l’autre et de sa différence, peur de la complexité, c’est-à-dire de la vie, qui oblige à réfléchir et à sortir des systèmes binaires, peur de devoir faire une place à l’autre, qu’il soit du genre humain ou des autres vivants ? Le jardinier voue aux gémonies la taupe qui altère l’ordre glacé d’un gazon aseptisé. L’agroexploitant n’accepte plus l’herbe folle, le ruisseau qui serpente ou déborde, la haie qui pousse ou le papillon baladeur dont la chenille mange une part de sa production. Le responsable de grande surface refuse la pomme non calibrée et lui préfère du coton enrobé d’une pelure lisse et colorée (il paraît que c’est ce que veut le consommateur !). Et vivent les tranquillisants, somnifères, antioxydants, antiémulsifiants, gélifiants, durcisseurs, colorants, adjuvants ou drogues de toutes espèces, qui effacent les aspérités et diversités de la vie ou en masquent un temps la réalité ! ”
Affirmations bien amères qui nous révèlent une humanité toujours aussi barbare sous son verni de “civilisation”, avec son matérialisme dominant, ses fanatismes religieux et malgré sa technologie avancée. Les véritables défis de la vie adviennent avant tout de par nos choix conscients, c’est-à-dire responsables vis à vis des autres et des conséquences qu’ils entraînent.
Choisir la vie, c’est aimer la vie, et aimer la vie c’est respecter le vivant sous toutes ses formes. Sachons seulement garder nos préférences dans notre jardin secret car les affichages et les modèles sont dangereusement responsables du culte de la personnalité et des affrontements séparatistes. Chacun peut vivre son monde possible virtuellement, tout en “surfant” parmi celui des autres, mais toute atteinte à la vie est signe de peur, et la peur, quelle que soit sa forme ne peut pas cohabiter avec la confiance et la générosité de coeur.

SKYE (d’après J-P Raffin)
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Messagede Ulysse le 20 Novembre 2005 16:16

Mon cher Skie

Cela m'a beaucoup touché que tu abordes le thème de la peur. Figure-toi que je me suis spécialisé dans l'étude du comportement de peur chez l'animal (et donc chez l'homme!). Je vais m'absenter ces jours-ci pour une semaine, histoire de retrouver une fois encore le chaud soleil de la Tunisie. Mais à mon retour, je reprendrai avec toi le dialogue et donnerai mon avis sur ce qu'écrit en particulier Raffin. D'ici là, bien amicalement
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Messagede Ulysse le 02 Décembre 2005 18:22

Bonjour Skie

Comme promis, je réagis à ce que tu as écrit dans ton dernier message. Je suis très sensible à l'écologie, moi aussi, mais pas tout à fait de la même manière que Raffin et bien d'autres. Je ne sacralise pas la NATURE. Personne ne vit dans la nature. Excuse-moi si tu trouves que je fais des paradoxes faciles. Ce que je veux dire, c'est que tous les animaux essaient de se protéger de l'environnement. Pense simplement aux innombrables formes de refuges que les vivants savent s'offrir: nids, trous, galeries, crevasses etc etc. Conclusion, tous les vivants ont peur. De quoi? De mourir, de disparaître. La peur représente ainsi un formidable système de défense sans lequel la vie n'aurait pas pu se développer sur la planète. Le fait de penser que nous, les humains, nous serions des animaux "dénaturés" (pour reprendre une expression fameuse) ne tient pas la route. Simplement, nous sommes capables de modifier notre environnement de manière incroyable par rapport aux autres espèces, grâce à notre gros cerveau qui fait de nous des techniciens hors normes. Mais les animaux ne manquent pas non plus de capacités techniciennes, seulement, ils sont plus limités que nous (même si les toiles des araignées, par exemple, sont des oeuvres remarquables surtout quand on pense à la taille du cerveau des fabricants :D . La peur de l'Autre est une donnée universelle du monde vivant: l'autre, l'étranger, le non familier, le nouveau, l'intrus, le métèque, tout cela déclenche les réactions de peur, car, comme dit un proverbe de mon pays: "Ce que le paysan ne connaît pas, il ne le mange pas!" L'inconnu est potentiellement dangereux. On ne cesse de parler de racisme dans les médias, à tort, à travers, en long, en large, ad nauseam. Or, ce qu'on appelle, du reste de façon très peu pertinente, le racisme représente une réaction de défense et, au lieu de traiter de racistes tout et n'importe quoi, on ferait mieux de bien identifier ce comportement et sa fonction, car traiter quelqu'un de raciste pourrait bien être une contre-réaction raciste! Ces réactions archaïques, très communes aussi chez les autres animaux, ne sont pas l'expression d'un mal ou d'une maladie, mais sont des réflexes défensifs sans doute utiles jadis, mais très inadaptées dans notre environnement urbanisé. Il vaudrait mieux instruire les gens plutôt que de les stigmatiser! Au plaisir de te lire.
Je te salue amicalement
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Messagede SKYE le 11 Décembre 2005 18:49

Cher Ulysse,
Je ne peux qu'être d'accord avec tout ce que tu as écrit. Et en particulier qu'il vaut mieux instruire les gens plutôt que les stigmatiser. Mais la grosse tête ne développera pas nécessairement l'humanisme ou les qualités de coeur. Nous pouvons vivre dans un monde où le savoir va développer le bien-être physique, mental et émotionnel, sans pour autant développer la coopération et la conscience d'un lien universel (ou du moins systémique) d'interdépendance de la matière-esprit vers l'infiniment petit et vers l'infiniment grand. Ce monde risque fort de n'être qu'un monde mécanique qui ne tardera pas à s'autodétruire, comme ont du le faire d'innombrables mondes dans l'univers (c'est peut-être un jeu qui occupe et sort de l'ennui existentiel...). Je reste persuadé que s'il n'y a pas émergence de la conscience d'un lien de cause à effet entre les formes de vie d'un système, celui-ci court à sa perte. Les énergies que nous manipulons et extériorisons par la technologie ne sont pas toujours en accord avec les énergies archétypiques de l'inconscient collectif et elles "sigmatisent" l'inconscient individuel sous forme de névroses multiples. Et ce n'est certainement pas une psych-"analyse" planétaire qui résoudra le problème, mais plutôt une réflexion globale ou holistique (ou mieux une tentative de réflexion sur les relations entre l'infiniment petit et l'infiniment grand dont nous sommes l'interface virtuelle) sur les énergies qui nous traversent, sur celles que nous créons (ou transformons) qui nous ouvriront les portes d'autre mondes possibles et meilleurs. Mais je rêve...

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Messagede SKYE le 11 Décembre 2005 19:09

Tu auras rectifié de toi-même - lire "stigmatisent"
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Messagede Ulysse le 12 Décembre 2005 10:38

Bonjour mon cher Skye

C'est vrai que tu es un sacré rêveur. Mais le rêve aussi est une réponse de la vie à la vie. Mon poète préféré, Gérard de Nerval, a laissé une oeuvre onirique absolument merveilleuse. Nous les humains avons cette aptitude à produire des oeuvres imaginaires: il suffit de penser au monde artistique, mais aussi aux innombrables mythologies à travers lesquelles les hommes ont tenté de trouver à la vie un sens, afin de la domestiquer, de l'apprivoiser, de lui ôter ce qu'elle peut avoir d'énigmatique, de fou, d'absurde. Et la science elle-même participe à cette oeuvre mythographique, tu ne trouves pas? Il suffit de penser aux théories d'Einstein, de la physique quantique, de l'évolution pour saisir à quel point nous avons un besoin incoercible d'"idéaliser" le monde (ou ce que nous appelons ainsi!), je veux dire de concevoir des idéalités symboliques propres à figurer notre expérience sans lesquelles nous serions sans doute encore plus perdus et plus anxieux que nous le sommes déjà comme cela. Ne raconte-t-on pas aux enfants des fables pour les calmer? Or, nous restons sans doute un peu, moyennement, beaucoup, de grands enfants toute notre vie!
Amicalement
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Messagede SKYE le 14 Décembre 2005 17:31

Cher Ulysse,
Merci pour ta réponse chaleureuse et décapée de tout scientisme. Je lis justement "Une vie en plus - La longévité pour quoi faire ?" questions de Dominique Simonnet à Joël de Rosnay, Jean-Louis Servan-Schreiber et François de Closets. Encore des espérances peut-être, mais qui se rapprochent de plus en plus de la question : Prendre son destin en main, ne consiste-t-il pas à saisir ce que la physique quantique nous apprend : "l’atome n’est pas l’élément fondamental de la matière, ni un objet statique et insécable, mais un réseau d’énergies en interactivité perpétuelle.
... Comme en physique quantique, l’être humain ne se contente pas seulement d’être une particule concentrée d’univers, mais il existe aussi comme une onde infinie, enchevêtrée et reliée au champ quantique universel." Est-ce du rêve ? Je ne crois pas, même si nous créons le monde selon nos pensées ou "notre" monde selon les pensées des autres. Patrick Jarnouën de Villartay, chercheur indépendant en sciences humaines à écrit : "... Le déroulement du champ spécifique d’énergie inscrit dans notre structure implique une extension de notre conscience qui, de ce fait, “gagne du terrain” sur les champs inconscients. Si le développement du phénomène que l’on appelle “conscience” semble être un des buts principaux du système solaire à travers la longue transformation phylogénétique des photons solaires en conscience humaine, ce développement s’avère désormais impératif pour éviter l’extinction de notre espèce.
L’espace est une dimension de la réalité sur laquelle l’humanité a développé une certaine emprise. Nous pouvons désormais sortir physiquement de la biosphère terrestre grâce à la technologie, grâce en fait à une expansion du savoir humain orienté vers l’extérieur. Le savoir orienté vers l’intérieur, c’est-à-dire vers notre propre psyché, n’a pas suivi le même rythme et se trouve décalé, en retard par rapport à nos exploits technologiques. Là est la raison véritable de la crise actuelle, symptôme “névrotique” d’une humanité n’ayant pas encore le niveau de conscience suffisant pour gérer l’accumulation accélérée de ses découvertes extérieures. Exister simplement dans l’espace sans comprendre la réalité du temps, c’est se condamner à vivre la matérialité apparente des choses ainsi que les conditions intrinsèques à cette matérialité, à savoir l’entropie et la désintégration."
Qu'en penses-tu ?
Bien amicalement
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Messagede Ulysse le 15 Décembre 2005 12:21

Mon cher Skye

Que pourrais-je te répondre? C'est un peu difficile pour moi de te suivre sur la route ésotérique sur laquelle tu nous embarques là! Quoique j'essaie effectivement de me défendre d'une forme quelconque de scientisme, ou plutôt parce que je tiens à m'en protéger, cela fait longtemps que j'ai adopté la posture kantienne selon laquelle nous ne pouvons pas dépasser notre conscience humaine, liée strictement à la structure a priori de notre organisme. Cela signifie que nous n'avons pas les moyens de savoir ce qu'est la réalité en soi. Montaigne a une jolie expression pour dire cela: "Nous n'avons pas de rapport à l'Etre". Je m'en tiens à cette position somme toute modeste que Wittgenstein a fort bien énoncée dans son "Tractatus" (§ 6.522): "Il y a assurément de l'inexprimable. Celui-ci se montre, il est l'élément mystique." Je n'ignore pas qu'au fond de nous existe le désir d'éternité, ou d'immortalité, ce que F. Alquié a appelé "La nostalgie de l'Etre", c'est-à-dire notre difficulté à accepter le fait même que nous existons et donc que nous sommes séparés du Tout d'où nous émergeons. Mais, c'est justement, à mes yeux, cette séparation liée à la prise de risque des êtres vivants de s'autonomiser par rapport au substrat d'où nous sortons comme Venus de l'onde sur la magnifique peinture de Botticelli, cette naissance en somme de la vie, qui nous fait accéder à la conscience. Sans cette distanciation (que matérialise à merveille la membrane plasmique), nous serions plongés dans l'inconscient cosmique. La conscience est rendue possible grâce à cette séparation qui nous permet d'entrer en relation dialectique avec notre environnement. Vouloir dépasser cette forme relationnelle équivaudrait pour moi plonger, comme le font les mystiques, dans la nuit de l'Etre.
Je ne sais pas du tout si je m'exprime avec clarté. C'est curieux, je n'écris pas ce genre de choses habituellement; c'est parce que je dialogue avec toi que j'éprouve le besoin de les exprimer. Rien ne remplace le dialogue: Platon et son divin Socrate le savaient bien.
Au plaisir de te lire.
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Messagede SKYE le 22 Décembre 2005 14:27

Cher Ulysse,

Encore merci pour ton message du 15 décembre qui m'a permis de réfléchir dans une autre direction, mais toujours dans un esprit "science sans frontières". Quand tu dis que "la conscience est rendue possible grâce à cette séparation qui nous permet d'entrer en relation dialectique avec notre environnement", je me dis que cette séparation crée en même temps tous les malheurs du monde car elle place, entre l'observateur et l'observé une distance où intervient inévitablement la comparaison. Et en comparant, on évalue, et en évaluant on met en jeu des valeurs subjectives et plutôt relatives (jugements, préférences, etc.). Peut-on dire que les énergies psychiques qui traversent le cerveau (archétypes, désirs, peurs, ...) l’utilisent comme un ordinateur et que seule, la “prise” de conscience réalisée par une qualité d’énergie plus lumineuse, façonnée par notre unicité, peut créer une véritable relation ou comm-union avec son environnement (humain ou non-humain) ? Le moi (l’égo) semble en perpétuelle quête d’identification, mais il n’existe pas en lui-même, n’étant qu’un ramassis virtuel de milliers de facettes impersonnelles. Chaque fois que l’on croit penser par soi-même, on pense à travers les archétypes de l’inconscient collectif, à travers le passé. La véritable création n’a-t-elle pas pour origine l’intuition, cette énergie capable de relier sans analyser, de réaliser l’union dans la diversité et surtout dans le sens d’une évolution perpétuelle, comme une spirale sans début ni fin ? Ce n’est plus une recherche d’identification, mais une reconnaissance de notre unicité impliquée dans celle des autres. La conscience, ou plutôt la “prise” de conscience sert à développer notre autonomie par la séparativité, mais ce n’est certainement qu’une étape dans la longue chaîne de l’évolution pour nous permettre, en évoluant, de retrouver une union commune avec notre environnement sur un plan énergétique plus intense que celui des peuples premiers. Autant d’interrogations à vérifier avec notre intuition, mais encore faut-il pouvoir ou savoir la développer, l’utiliser et ne pas la confondre avec la croyance ou la foi qui peuvent paraître tout aussi lumineuses. J’aimerais à ce propos engager des échanges sur les méprises ou dérives scientifiques concernant la confusion entre intuition et foi (ou croyance).
Qu’en penses-tu ?
Au plaisir de te lire
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Messagede Ulysse le 22 Décembre 2005 15:37

Bonjour cher Skye

Moi aussi, je te remercie, car tu es un interlocuteur vraiment sympathique (dans le sens étymologique de ce terme!). Quand tu écris que c'est la séparation qui est à l'origine de toutes les souffrances, je pense que tu as raison, d'un certain point de vue. Quand on lit les textes traditionnels de l'humanité, on peut être frappé par la tonalité douloureuse qui en émane. La vie humaine y apparaît sous des jours pas joyeux du tout. Ce ne sont pas seulement les textes chrétiens qui ont fait de notre vie sur terre une vallée de larmes! En tant que biologiste, je dois admettre que toute forme vivante est, en permanence, confrontée au risque de sa disparition et tous nos systèmes de défence, de l'immunitaire jusque dans nos systèmes de foi, de croyance, de sagesse, en passant par la douleur et la peur, sont là comme des programmes de lutte contre l'anéantissement. Mais, cela signifie pour moi que l'apparition de la vie sur la planète était à ce prix, car, à partir du moment où les premières cellules ont vu le jour, elles se sont caractérisées par une sorte de coup de force néguentropique consistant précisément à se doter d'une membrane, d'une frontière, qui les sépare et les différencie de l'environnement. Depuis lors, elles ont évolué vers des formes vivantes plus complexes, mais le principe en est resté le même: se séparer pour vivre. Quand tu exprimes le désir de retrouver une sorte d'état fusionnel pré-biotique, peut-être cela correspond-il au fait que vivre est un état dramatique, fait d'une tension permanente entre le soi (je suis d'accord avec toi pour penser que ce que nous appelons le moi est une convention sociale) et le non-soi. Ce soi est pour moi tout organisme vivant: je veux dire que l'être vivant n'a pas un soi, il est par nature un soi, c.à.d. une subjectivité traversée constamment par le désir de survivre, de perdurer. Frazer a écrit un jour qu'il ne connaît pas de société humaine agnostique, mais seulement des sociétés qui, d'une façon ou d'une autre, croient que la mort n'est pas définitive. Ce rêve d'immortalité représente, à mes yeux d'agostique qui s'assume :D, le désir de demeurer en vie quoi qu'il arrive. "Plutôt souffrir que mourir..." F. Jacob a écrit un jour non sans humour que le désir de toute cellule est de donner naissance à d'autres cellules.
J'attends avec impatience la suite de tes méditations. A bientôt. Amicalement
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Messagede SKYE le 03 Janvier 2006 9:47

Bonjour cher Ulysse,

J’aurais aimé approfondir les significations qui différencient au mieux “croyance” et “intuition”, mais voilà, quand j’ai appris que tu es un biologiste, j’ai sélectionné certains passages du livre de Jarnouën pour te demander, si cela te convient, ton point de vue de scientifique sur la pensée “translogique”.
“ Si nous essayons de concevoir l’ADN non plus comme un objet sécable et manipulable à souhait, mais comme un système en interactivité avec divers champs du réel, nous pouvons alors enrichir son image de double spirale de l’idée d’un centre de relation microscopique avec toutes les particules de l’univers. Dans ce centre, s’échange un flux perpétuel d’informations en rapport avec les structures d’espace-temps présentes. Ce flux permet d’une part le déploiement évolutif d’un individu, à partir d’un substrat collectif, et d’autre part les mutations naturelles concernant l’humanité entière. Toutes ces opérations ne s’effectuent pas au hasard, puisque dans les dimensions non visibles du réel s’exerce le mouvement de l’océan de potentialité, via les structures d’archétypes. Ces dernières impriment, à certains moments, une pression informationnelle sur toute structure vivante, afin que les formes puissent se réaliser.
(...) la science, avec ses méthodes, a permis la découverte de la structure de l’ADN. Elle a aussi amené la conscience humaine aux confins de la matière. Cette dernière restitue de la conscience et renvoie l’observateur à sa propre conscience rendant ainsi caduque la notion de champs séparés, et en définitive, celle de la limitation du champ psychique au seul cerveau humain. Ainsi, par ses propres découvertes, la physique réfute la conception du neuropsychologue selon laquelle le psychisme humain est entièrement réductible au cerveau et à sa chimie neuronale. Pour être clair sur cette question, nous rappelons qu’il nous faut concevoir un champ psychique global, à l’image des champs morphogénétiques dont il est l’émanation, et auquel chaque être humain participe sur la base de sa structure particulière. Le psychisme humain peut donc être représenté comme le point focal et structuré d’une immense texture psychique, nous devrions dire psychophysique.
(...) Comprendre que nous sommes des participants au réel et non des observateurs privilégiés de telle ou telle réalité que nous avons décidé d’étudier, c’est comprendre que nous sommes essentiellement impliqués en lui. Notre corps psychobiologique est par conséquent un moment d’énergie condensée, intrinsèquement liée à la substance d’un espace-temps beaucoup plus vaste, lui-même immergé dans l’océan de potentialité. Nous ne voyons que ce que nous sommes capables de voir, et si nous développons de nouvelles sensibilités, de nouvelles logiques, nous verrons le monde d’une autre façon et de nouveaux aspects du monde se présenteront à nous. Mais pour l’instant c’est une réalité de crise, de “désespoir inflexible” et d’absurde qui se présente, une réalité engendrée par une vision de l’existence morcelée et exclusive. Cette réalité doit être impérieusement remplacée par une nouvelle représentation d’un univers vivant, un univers de participation où l’humanité devient co-créatrice. Pour atteindre ce nouvel état, qui n’est en rien utopique, il faut accoucher d’une nouvelle forme de pensée : une pensée translogique.
(...) Les prochaines grandes avancées de la connaissance ne seront pas apportées par des explorations extérieures, mais par la conquête de notre univers intérieur. La pensée logique et dialectique a été utile pour faire surgir la science, conquérir l’espace de notre planète et faire se rencontrer les peuples. Mais aujourd’hui, un nouveau mode de pensée devient nécessaire, car les véritables enjeux concernent moins la compétition entre les êtres humains (pensée dialectique) que la survie de l’espèce humaine, donc la relation et la coopération (pensée translogique).”

Je te souhaite une bonne année 2006, fertile en découvertes et en participation (ce que je me souhaite toujours !)
Amicalement
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Messagede Ulysse le 05 Janvier 2006 22:10

Bonsoir cher Skye

Tes voeux me plaisent et j'espère, de mon côté, que nous pourrons continuer à nous entretenir. Discuter comme nous le faisons, toi et moi, cela ressemble à mes yeux à une promenade que feraient deux aveugles cherchant ensemble leur chemin dans la nuit noire! Car, en dépit de nos organes des sens qui sont cependant des inventions fantastiques, je dois t'avouer que j'éprouve le plus souvent le sentiment d'errer dans des ténèbres qui, loin de se dissiper avec les faibles connaissances acquises, approfondissent au contraire "le mystère de tout ce qui est" comme disait P. Diels.
J'ai bien noté dans ton dernier message que tu envisageais d'aborder la question de la différence entre croyance et intuition. Cela m'intéresserait de connaître ta façon de la concevoir. Tu as préféré citer un texte de Jarnouën sur la pensée translogique, quand tu as appris que je faisais de la biologie. Je ne suis pas sûr du tout, tu sais, si un biologiste est le mieux placé pour apprécier des considérations qui dépassent, et de loin, le cadre habituel de ses activités. Une question préalable : est-ce qu’il s’agit de Patrick Jarnouën, quelqu’un qui s’intéresse à l’astrologie, que tu cites là ? D’après l’allure de ses textes, il pourrait bien s’agir de quelqu’un qui se situe dans une pensée plus intuitive, justement, que logico-déductive. Un point me gêne dans ce qu’il dit à propos de l’ADN, c’est l’idée que les macromolécules entretiendraient des relations analogues avec des champs énergétiques que les particules (si du moins j’ai bien compris ce qu’il voulait dire). Or, j’éprouve du mal à penser que les lois de fonctionnement de la matière soient équivalentes quand on passe à des niveaux de structuration de plus en plus complexes. Il me semble que l’émergence de la complexité structurale s’accompagne aussi de celle de fonctions différentes, qu’en penses-tu ? Quant à la question de la conscience, c’est encore plus difficile pour moi de suivre M. Jarnouën. Pourquoi ? Justement à cause de ce que je viens d’écrire. Je ne peux pas m’empêcher de penser (de croire ?) que si nous avons des formes de conscience, celles-ci sont très étroitement liées au développement de notre système nerveux central. Penser que nous pouvons, avec ce type de conscience, franchir les limites nerveuses pour atteindre une pensée « translogique », c.à.d. une pensée affranchie des limites du déterminisme organique, je ne puis tout simplement pas le concevoir. En cela, je ne suis pas platonicien, car Platon (cf le mythe de la caverne, livre VII de la République) pensait que la plupart des hommes vivent dans une caverne et qu’ils ne connaissent le monde qu’indirectement à travers les illusions des sens. Mais il affirmait que l’on pouvait s’élever, par la pensée abstraite, au monde des formes éternelles, à condition qu’on s’exerce à la philosophie. Je ne peux pas suivre Platon ni personne sur ce chemin : je n’arrive tout simplement pas à sortir de la caverne, et je ne crois pas qu’on puisse y arriver. Pourquoi ? Parce que comme le précurseur de l’éthologie, Von Uexkühl, je considère que chaque espèce vivante a son monde propre, lié à la structure sensori-motrice a priori de son organisation. Et comme nous appartenons, nous aussi, au monde vivant, ce que nous appelons le monde, c’est le nôtre, et nous n’avons pas le moyen d’en avoir un autre, même si nous sommes capables d’en changer certains aspects en particulier grâce à notre technicité. J’ai toujours été frappé par la monotonie des mondes imaginaires décrits par les romans de science fiction dont les auteurs ne me paraissent généralement pas inventifs. Certaines découvertes scientifiques ont été, de ce point de vue, autrement plus enrichissantes dans la manière dont nous nous représentons les choses. Mais, cela reste toujours des représentations humaines ! J’aimerais bien connaître tes réactions par rapport à mes présentes cogitations. Au plaisir de te lire.
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Messagede SKYE le 12 Janvier 2006 22:05

Bonsoir cher Ulysse,
et merci pour tes messages qui appellent toujours à une suite.
Dans la confiance, il y a nécessairement une part de croyance. Quand j’ai confiance en quelqu’un, en quelque chose ou en un processus, il y a toujours une part de certitude. On devient moins “aveugle dans la caverne”. Quant au “mystère de tout ce qui est”, je trouve que c’est merveilleux qu’il existe, car si tout était connu, comment pourrions-nous fonctionner sans évoluer. Ce serait un monde statique, connu à l’avance, sans surprise et avec beaucoup, beaucoup d’ennui !
D’autre part, percevoir avec nos sens n’a pas été suffisant et la science a du inventer les instruments qui nous permettent de mesurer, d’analyser et de voir aussi bien vers l’infiniment petit que vers l’infiniment grand, mais en même temps de séparer les choses d’une vision plus globale (le spécialiste n’est-il pas un séparatiste ?). Il y manque cette autre dimension de perception des choses et des êtres et surtout de soi-même, cette perception fine, subtile qui se place au-delà de la simple analyse des faits, au-delà des fois aveugles et dogmatiques. Cette perception lumineuse, c’est l’intuition. Alors là, je peux t’affirmer que je ne me sens plus du tout un aveugle en la caverne. L’intuition est la lumière dans les ténèbres, une lumière unifiante, reliante, lucide, qui jaillit, non pas du néant, mais de cette masse infinie d’informations qui se trouvent en potentialité ou en virtualité dans et à travers toutes les structures de notre monde et même au-delà. C’est l’émergence d’une information lumineuse (Eureka !) qui pulse et jaillit de cet inconscient universel qui n’est pas le néant.L’intuition n’a pas le support dogmatique d’une science rationnaliste ou d’une religion. Elle est une information qui se crée en temps réel à travers la structure unique d’un individu, mais elle est aussi une transformation de la réalité à travers cette structure, et cela par une prise de conscience majeure. C’est en quelque sorte la conscience du lien avec d’autres systèmes ou structures ou évènements qui crée cet éclairage personnel et intensif.
Pour te répondre au sujet de Jarnouën, il s’agit bien de Patrick Jarnouën de Villartay qui a écrit un livre captivant sur l’Astrologie, science du futur, mais sans utiliser une seule fois le mot “astrologie” dans son ouvrage et avec un langage qui sort des sentiers battus. Je considère personnellement que l’Astrologie telle qu’il la conçoit “nous ouvre la barrière” en considérant l’homme comme une interface entre le monde atomique et le système solaire. Tout est vivant dans l’univers, mais rien n’est mécanique et dû au hasard, et pourtant il n’y a pas d’Absolu, donc pas de déterminisme réel, les conditionnements ne relevant que de notre ignorance, donc, du fait que nous ne pouvons pas “voir” les liens (invisible à nos sens) entre les énergies de la matière-vie ou matière-esprit ou matière-conscience, à travers l’infinité de ses structures et systèmes.
Si Jarnouën a le sentiment (intuition ?) que les macromolécules d’ADN entretiennent les mêmes relations avec des champs énergétiques que les particules, c’est probablement qu’il n’y a qu’une différence de vibration ou fréquence énergétique entre les organismes vivants et des structures apparemment inertes. N’y aurait-il pas, au-delà des particules, une conscience embryonnaire sous forme d’ondes et les astres ne seraient-ils pas des foyers de conscience où transitent des organismes dont le rôle est de prendre conscience pour le compte d’un organisme plus grand ? (une sorte de théorie mixte Lovelock/Jung). De toute façon, le déterminisme est tout relatif. Mais tu as certainement raison de dire que “chaque espèce vivante a son monde propre, lié à la structure sensori-motrice a priori de son organisation”. Cependant, je reste persuadé qu’avec une intention inflexible, certains êtres peuvent franchir des dimensions inconnues et voyager d’un monde à un autre. La théorie des Cordes ne le pressent-elle pas ? D’autre part, comme il est plus difficile de réfléchir en silence que de se laisser aller à la violence, au besoin de domination ou aux plaisirs de la chair, ne nous étonnons de rien. Ce monde de défis ne révèlera que ceux qui combattent contre leur propre indolence, pour donner un sens à leur existence. Mais n’y aurait-il pas quand même un circuit ou plutôt un canal qui nous ouvre gràce à un sentiment d’appartenance universel et à une participation réelle, une perspective harmonieuse où l’imagination débridée (science fiction et autres), reléguée au rang des enfantillages, laisserait la place aux découvertes - pas nécessairement “que” scientifiques - donnant un sens véritable à l’évolution ?
Au plaisir de te lire
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Messagede Ulysse le 13 Janvier 2006 17:52

Bonjour mon cher Skye

Tu es un vrai poète. Ceci n’a rien de péjoratif pour moi. Mon poète préféré est Gérard de Nerval. Chaque fois que je le lis, je m’enchante, car il me fait pénétrer dans un monde imaginaire fascinant grâce à la magie des mots. Et en bon romantique qu’il a été, il brouille même les pistes au point qu’on ne sait plus parfois, quand on se laisse charmé (du latin « carmina » qui signifie les sortilèges) par ses textes, si l’on rêve ou si l’on est éveillé. C’est cela la grande poésie (du grec « poiein » qui veut dire faire, fabriquer, créer) : car un poème, c’est bien quelque chose de fabriqué de toutes pièces. Normalement, nous faisons bien la distinction entre nos songes et notre sens du réel, mais il arrive parfois que nous évoluons dans une sorte de monde imaginaire qui se donne pour réel et même surréel. C’est l’astuce des vrais poètes de nous plonger dans ces mondes intermédiaires. Tu cites à juste titre Lovelock et Jung. Je connais bien l’œuvre du second que j’ai pu lire dans la langue originale. Quant à Gaïa, que je n’ai pas lu, je sais de quoi il s’agit. Ce qui me gêne chez des auteurs comme ces deux personnages, c’est qu’on ne sait pas toujours s’ils nous parlent de la réalité perceptible ou d’une réalité intuitive, imaginaire, figurée. C’est le cas aussi de ce que j’appelle les pseudo-sciences comme l’astrologie, la phrénologie, la psychanalyse, l’homéopathie, la parapsychologie et j’en passe. Souvent, les auteurs qui pratiquent ces disciplines ont un discours qui m’est, je le reconnais sans hésitation, assez pénible, car à les entendre, on a le sentiment qu’ils ont acquis un savoir expérimental scientifiquement contrôlé alors qu’il n’en est rien, que leur savoir est d’ordre imaginaire. C’est alors la porte ouverte à toutes sortes de dérives, de manipulations, de mensonges, de tromperies, voire d’escroqueries. Mais d’où vient le succès de ces pseudo-sciences ? Pour moi, cela vient du fait qu’elles s’adressent à notre besoin de croire, à notre besoin de certitude, c’est ce qu’on appelle maintenant l’effet placebo. On prête à Bertrand Russell l’aphorisme suivant : «Ce que les hommes veulent en fait, ce n’est pas la connaissance, c’est la certitude. » Cet effet placebo est si important que les effets thérapeutiques des médicaments dits allopathiques reposent, partiellement, sur l’effet placebo (on a même pu chiffrer le pourcentage de ce qui revient à l’effet pharmacologique et à l’effet de la suggestion). Je ne veux pas te donner l’impression que j’adhère au scientisme, j’en ai horreur, car justement j’essaie dans ma modeste vie de faire la part entre ce qui revient à la suggestion, donc à la croyance, et ce qui appartient à notre capacité d’observer, de vérifier, de critiquer (du grec krinô qui signifie trier). L’esprit critique est pour moi une aptitude que je trouve magnifique, il tempère notre crédulité spontanée, se moque de nos passions aveugles (voir Brant et sa nef des fous !), nous empêche de prendre les vessies pour des lanternes et nous évite de tomber, comme des proies faciles, entre les griffes de tous les charlatans de tous bords (politiques, religieux, scientifiques) qui guettent notre crédulité pour en user et surtout en abuser ! Ce n’est pas toujours facile de le mettre en pratique, car, du point de vue cérébral, il est plus coûteux en énergie que la croyance. C’est sans doute pour cela que souvent nous nous laissons aller aux croyances plutôt qu’à la recherche pénible, astreignante, de ce qui est vraisemblable. J’ai entendu tout à l’heure à la radio que les vendredis 13, il y a un afflux des joueurs à la loterie! Tant mieux pour les caisses de l’Etat, elles en ont bien besoin. Rions, mon cher Skye, avec Brant de nos chimères qui nous mènent par le bout du nez.
Bien amicalement
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