Danser, jusqu’à la mort!
jeudi 22 novembre 2007 Par Ariane Vlérick, dans Le fil d'Ariane -# 26 - Fil RSS
Ayant eu la mauvaise idée de me rendre sur un site qui, entre autres choses, donne les titres de l'actualité, je viens d'apprendre le décès de Maurice Béjart. Un symbole vient de s'éteindre, et je me trouvais ce matin, pour un rendez-vous professionnel, dans l'hôpital où il s'est endormi à jamais cette nuit... C'est en 1980 que je l'ai vu pour la première fois sur une scène bruxelloise, c'est en 1984 que je suis entrée dans son Ecole à Bruxelles, c'est en 1987 qu'il a quitté le plat pays pour s'installer à Lausanne, non loin d'où je réside et travaille aujourd'hui.

A cette occasion, j'ai l'envie de ressortir l'un des textes que j'ai écrits il y a quelques années... Tout n'est plus à jour, mais peu importe. Je ne trouve plus les références des citations, mais que leurs auteurs me pardonnent.
Organisme complexe, souple et résistant, le corps depuis l’aube des temps traduit le mouvement, à la fois moyen d’expression et d’action
La danse, comme tout art probablement, porte en elle tout à la fois du magique et du maléfique. La rigueur qu’elle impose est telle que les danseurs professionnels, mais aussi, dans l’ombre, tous ceux qui s’entraînent corps et âme pour leur simple plaisir ou pour nourrir un espoir vain, souffrent de la pratiquer… mais ne peuvent s’en passer.
Chaque individu doit effectuer un travail d’acceptation de son physique. Chez le danseur, cette tâche difficile se révèle être une donnée vitale.
Même si la recherche constante du mouvement et du corps parfaits conduit à des comportements tellement extrêmes qu’ils en deviennent inhumains, je suis persuadée que c’est aussi la danse, pratiquée à un autre degré, qui peut sauver les vies qu’elle a elle-même mises en péril. Car celui qui s’est construit dans la danse et par la danse entretient avec cet art un rapport singulier. Pour beaucoup de danseurs je crois, ne plus danser, c’est aussi mourir. Et mourir en dansant, c’est la plus belle des morts. En écrivant ces lignes, je songe au superbe ballet de Maurice Béjart "Le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat". C’est pour moi le témoignage le plus flagrant d’une passion qui ne s’arrêtera qu’avec la mort du corps. Ce spectacle grandiose, consacré "à ceux qui sont morts trop tôt", se termine sur les images d’un Jorge Donn en transe. Il danse, il a mal, mais il danse et dansera jusqu’à ce que mort s’ensuive. De son visage jaillissent tout à la fois force et faiblesse, bonheur et douleur. Danser, c’est exactement ça… On commence par l’apprentissage d’une technique, du geste beau et certains n’iront jamais au-delà. Mais la Danse, celle qui fait vibrer le corps et qui démange dès l’audition de la première note de musique, celle-là est plus qu’un passe-temps: c’est une raison de vivre, c’est toute une culture à elle seule.

Je m’intéresse particulièrement à ce besoin insatiable qu’a un danseur de bouger, de s’exprimer au travers du mouvement, et à cette détresse qui naît lorsqu’on en est privé. Parce que j’ai moi-même vécu cette détresse lorsque s'est éteint le dernier espoir de réaliser mon rêve de petite fille: devenir une danseuse étoile. Mais cette détresse s’est prolongée car, plus tard, je souhaitais renouer avec la danse, mais je savais aussi que ce ne serait jamais pour moi un hobby parmi tant d’autres. C’était en quelque sorte une véritable histoire d’amour passée, mais sur laquelle je ne parvenais pas à tirer un trait. Je continuais donc à danser, je me laissais emporter par la musique… mais seulement en cachette!
(...)
Il y a une très grande différence entre la manière dont j’envisage la danse de couple (ou la danse individuelle mais en compagnie d’amis dans un cadre festif) et la danse en solo, dans la solitude la plus complète.
Je dirais que la danse en solo, si elle naît des vibrations d’une musique au plus profond de moi, finit souvent par tourner à une forme de masochisme, mais un masochisme dont j’ai besoin. Difficile à comprendre, et encore plus à exprimer. Quand je danse seule et me laisse aller, il faut que j’en arrive à avoir mal, à suer, à peiner, et finalement à pleurer. Un exutoire, en quelque sorte… Mais ceci n’est, je crois, possible qu’à partir du moment où le mouvement est "naturel".
La danse pratiquée au cours n’est pas un mode d’expression: c’est l’apprentissage d’une technique. C’est seulement lorsque la technique est bien ancrée qu’un phénomène du type de celui que j’ai décrit plus haut peut se produire. On ne réfléchit alors plus où mettre son pied, son bras: on agit, on se laisse emporter par les notes, qu’elles existent vraiment ou qu’elles soient le produit de notre imagination. Parfois, j’ai le sentiment que mon corps, tout en se mouvant, crée la musique… dans ma tête.
Quant à la danse de couple, je la vois comme un langage particulier entre deux êtres, fait de gestes et de suggestions, un moyen de rencontre, un amusement. Parfois une invitation à l’amour aussi, un préliminaire. Mais là aussi, tout ceci ne vient que lorsque le mouvement n’est plus contrôlé à chaque pas et que la timidité est abandonnée. La danse de couple implique la connaissance de son partenaire. Elle renforce un lien d’amour entre deux êtres.
Je t'aime Maurice, et je ne t'oublierai jamais, comme je n'ai jamais oublié Jorge.
Ariane
Commentaires
#1 - Le samedi 24 novembre 2007 à 21:47, par FB
#2 - Le mardi 27 novembre 2007 à 03:15, par Stéphane
#3 - Le mardi 27 novembre 2007 à 12:58, par Ariane
#4 - Le jeudi 6 décembre 2007 à 11:51, par Ariane
#5 - Le dimanche 23 décembre 2007 à 20:51, par Ariane Vlérick
#6 - Le samedi 31 mai 2008 à 00:11, par florian
#7 - Le jeudi 23 avril 2009 à 13:15, par Maisie - Term Paper
#8 - Le mardi 5 mai 2009 à 17:27, par Isabel - Gardening Advices
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